jeudi 6 mars 2014

Salafisme et pouvoir au Maroc

Après les attentats meurtriers qui ont secoué Casablanca en mai 2003, observateurs et analystes pensaient que le nouveau règne allait affronter une nouvelle menace sanguinaire représentée par un courant salafiste hostile à la démocratie et au pluralisme. Une occasion pour le pouvoir d’inviter les intellectuels et autres acteurs de la société civile revendiquant la rupture avec l’autoritarisme dont le nouveau règne bâtissait les fondations depuis sa prise de pouvoir en 1999, à joindre le front de lutte contre la nouvelle menace terroriste portée par des prédicateurs islamistes et de nouvelles figures du salafisme combattant.

De fausses barbes…
Mohammed Fizazi
Avant le déclenchement du « printemps arabe »,  les langues de certains prédicateurs marocains s’étaient déliées pour dénoncer le caractère illégitime du pouvoir représenté par les Chefs d’Etats arabes au moment où le Maroc venait à peine de sortir d’un règne autoritaire et hostile à toute voix dissidente, surtout lorsqu’il s’agit de remettre en cause la légitimité religieuse du pouvoir en place. Dans un échange filmé entre le salafiste  Mohammed Fizazi et son homologue syrien Adnan Arour, Fizazi affirme: «actuellement, il n’existe pas de Chef d’Etat musulman digne de ce nom (un khalife). Et même s’il existait, il n’est pas habilité à inciter ces sujets à contredire l’Islam. S’il le fait, il devient apostat et doit donc être destitué. S’il s’accroche au pouvoir, il faudra le combattre » (à partir de 1’14’40). Le sens politique d’une telle opinion consiste à exprimer une opposition radicale à tous les régimes arabes dont la monarchie marocaine fait partie dans la perspective de leur destitution et leur remplacement par un pouvoir salafiste orthodoxe. Un point de vueclairement exprimé par Fizazi lors d’une conférence à Rome durant l’année 2000 (à partir de 09’08).
Ces mêmes voix, qui jadis donnaient l’impression d’une nouvelle forme d’opposition islamiste au régime, aussi rétrograde soit elle, ont subitement avalé leur langue à l’avènement du printemps démocratique. Curieusement, la monarchie exécutive, qui, une décennie auparavant était désignée comme « Taghout » (tyrannique selon la terminologie salafiste) est subitement devenue un modèle sacré, intouchable et faisant partie des dogmes patriotiques dont la remise en question était désormais interdite. Fizazi, qui condamnait les savants « se prosternant devant les gouvernants » ira jusqu’à justifier ce geste et le légitimer dans une de ses récentes sortiesmédiatiques.
Comment expliquer un tel revirement? La réponse est à rechercher dans la fonction politique que joue le salafisme marocain, toutes obédiences confondues, dans le renforcement du pouvoir monarchiste.

Un épouvantail entre les mains du régime
En effet, toutes les expressions du salafisme, y compris les plus dociles rejettent le concept de démocratie. Une position qui profite directement au pouvoir dont l’ambition est de régner sans partage et sans reddition des comptes revendiqués par les démocrates du pays.
Avant son incarcération,  Mohammed Fizazi critiquait violemment les fondements de la démocratie et particulièrement son  quatrième pouvoir formé, selon lui, par « desjournalistes malfrats et sataniques » (à partir de 06’19). Pour lui, une personne qui croit à la démocratie ou qui rejoint le camp démocrate perdsa qualité de musulman ! (à partir de 03’20). Une opinion qu’il abandonnera à sa sortie de prison en 2011 lorsque le trône alaouite se sentira menacé par le vent du printemps soufflant sur la région. Lors d’un point de presse tenu après sa libération, Fizazi déclare: «  j’espère profondément que le Maroc évoluera rapidement vers un avenir meilleur, non pas contre le Roi mais la main dans la main avec lui, car comme je l’avais précédemment exprimé, le Roi s’est révolté contre la corruption et les corrompus ». (à partir de 14’45) 
Ces propos sont à situer dans un contexte précis. Désormais, le pouvoir doit agir contre les forces politiques susceptibles de revendiquer son remplacement par un système démocratique, comme ceci s’est produit en Tunisie. Pour éviter ce scénario, l’enjeu pour le pouvoir est de faire voter une nouvelle Constitution au semblant démocratique et hisser à l’exécutif le parti de la Justice et du Développement (PJD), le parti islamiste loyaliste dont la jeunesse a participé au mouvement du 20 février sans l’autorisation des ainés, mais qui est tout aussi convaincu du maintien de la forme du pouvoir actuel malgré sa nature anti-démocratique. Un plan dans lequel les salafistes auront un rôle à jouer, comme par le passé. Ils appelleront à voter en faveur de la nouvelle Constitution et donneront leurs voix au PJD lors des élections législatives anticipées de novembre 2011. Hammad El Kebbaj, Coordinateur général des écoles coraniques, dont le fief est situé à Marrakech et qui répondent du salafiste Abderrahmane Maghraoui mis en cause dans l’affaire du mariage des fillettes,  déclare lors d’une émissiontélévisée : «  nos écoles coraniques sont des institutions éducatives, de développement et de sensibilisation qui respectent la loi, s’attachent à l’Etat de droit et soutiennent les réformes menées par Sa Majesté» (à partir de 29’50). Et d’ajouter,  « nos écoles coraniques œuvrent pour l’intérêt de la Patrie et du citoyen et pour la stabilité du pays sans l’intention d’obtenir de récompenses ou de contrepartie» (à partir de 40’25).
Hamad El Kebbaj
Pas si sûr. Dans une vidéo diffusée sur Youtube, (à partir de 5’15). El Kebbaj reconnait le soutien apporté par les membres de son association et de ses sympathisants à travers le Maroc aux islamistes du PJD. Lors des élections législatives anticipées de  novembre 2011, le PJD obtiendra 10 sièges parlementaires dans la région de Marrakech-Tensift. Un record. Au cours des précédentes élections de 2007, le PJD n’avait pu obtenir aucun siège dans la ville ocre faute des voix salafistes engrangées en 2011.Un acte politique dont les salafistes paieront le prix fort. Leurs écoles seront fermées sur décision de l’exécutif. En soutenant le PJD, les salafistes avaient trahi leur engagement envers les autorités de ne jamais participer à la vie politique. Soutenir la Constitution voulue par le Roi est une chose, soutenir le PJD contre le parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM) proche du pouvoir dans la capitale touristique du pays en est une autre.
Dans une autre vidéo, El Kebbaj exprime l’appui de son mouvement à la nouvelle Constitution en déclarant : « pour nous, la Constitution de 2011 n’a pas répondu aux attentes extrémistes des laïques et des communistes. Nous avons donc appelé à voter en sa faveur, car ne pas soutenir ce texte consisterait à rendre un service gratuit aux laïques et aux révolutionnaires qui tablaient sur l’échec de l’opération électorale pour mener le pays vers le chaos » (à partir de 4’10). Une théorie à laquelle El Kebbaj consacrera un livre intitulé Al Isstibssar.
Quelques mois plus tard, El Kebbaj sera nommé parmi les membres de la Commission nationale pour ledialogue avec la société civile sous tutelle du Ministère chargé des relations avec le Parlement, présidée par Ismail Alaoui et dont le Rapporteur général n’est autre que Abdelali Hamiddine, membre du Secrétariat Général du PJD.

S’en prendre toujours à la société mais  jamais au pouvoir…
Lorsque l’universitaire Fatima Mernissi s’était prononcée contre le régime de tutelle matrimoniale prévu par le droit islamique à l’égard des femmes,  Fizazi la traited'impie, de vâche et d'anesse ! (à partir de 1'40) . En revanche, il se garde de se prononcer contre l’autorité qui a promulgué le nouveau code de la famille intégrant certaines revendications des mouvements féministes et dont la suppression de la tutelle de la femme au mariage constituait l’une des principales réformes. Par ailleurs, Fizazi considère que « la dictature du peuple est pire que le pouvoir d'un seul » (à partir de 0'30).
Une tendance confirmée par le salafiste Abou Naim, qui a récemment émis une fatwa d’excommunication contre des symboles de la gauche marocaine, traitant les femmes Usfpéistes de prostituées. Plusieurs observateurs ont tenté de comprendre la motivation d’une telle initiative venant d’une personne connue pour sa docilité vis-à-vis de l’autorité et son désintérêt négocié de la politique, au moment où des tendances de la gauche et des islamistes démocrates tentent d’établir un dialogue dans la perspective d’une alternative démocratique au pouvoir actuel.

En définitive, les applications politiques du salafisme jouent, au Maroc et ailleurs, une fonction bien déterminée, celle de renforcer les aspects les plus sombres des pouvoirs autoritaires dont l’unique ambition est de s’accrocher aux affaires malgré les aspirations au changement exprimées par l’ensemble des peuples de la région. Un mariage ancien et complice entretenu par les nouveaux gardiens des "ahkam as-sultania"(1).

Par Rida Benotmane
(1) Jurisprudence islamique relative à la gestion de la chose publique élaborée par les jurisconsultes musulmans à la demande de leurs monarques et caractérisée par la légitimation du pouvoir d'un seul.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire